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ADAM STALONY-DOBRZANSKI




ROZWADÓW, 1954, UNE ÉGLISE ET UN PRESBYTÈRE JUSTE AU BORD DU SAN

Rozwadów, 1954, une église et un presbytère juste au bord du San. C’est dimanche, un après-midi calme et ensoleillé. Je pars avec feu le père doyen Aleksander Ziemiański pour une promenade improvisée. 

Je dois apprendre (comme cela, pour moi-même) pourquoi vous êtes jusqu’ici resté dans l’Eglise orthodoxe. C’est déjà la troisième année que vous travaillez pour nous, pour l’Eglise catholique. Je vous suis reconnaissant pour les vitraux commencés, pour les peintures polychromes, pour la joie et l’enseignement qu’y puisent les paroissiens de Rozwadów comme toute personne qui entre aujourd’hui dans l’église.



Je vous remercie aussi de ne pas avoir cédé à mes remarques, comme quoi il y avait peut-être trop d’écritures dans les vitraux et les peintures polychromes. Car, je le répète, j’ai vécu quelque chose dans cette église tandis que j’étais seul face à ces mots inscrits à côté des images, face à ces mots que je connais pourtant quasiment depuis l’enfance. Et combien encore vont les lire après moi, pour combien encore seront-ils une révélation ! 

En tant qu’ecclésiastique j’ai vu leur rôle fondamental, une catéchèse éclairant et engageant à méditer l’image elle-même tout comme sa valeur artistique. Aujourd’hui je dois apprendre pourquoi vous, qui avez vraiment (catholiquement parlant) aménagé notre église, vous restez jusqu’ici dans l’Eglise orthodoxe. Je sais quels trésors de beauté chrétienne ont été conservés dans cette Eglise, nous comprenons de même que l’Evangile et la vérité sont uniques. Est-ce que par conséquent tous les malheurs de l’Eglise orthodoxe ne découlent pas du fait qu’elle s’est séparée de l’unité de l’Eglise catholique? 

Divers coups et menaces ont touché et touchent l’Eglise catholique, mais elle reste debout, car elle est construite sur un roc, sur Pierre et ses successeurs, les vicaires du Seigneur. L’Eglise est debout et elle fleurit de saints toujours nouveaux. Mais l’Eglise orthodoxe, elle, n’existe presque plus, et ce qui en reste est loin de ce qui existait. Vous le savez, puisque vous êtes proche du sommet, là-bas à Varsovie. Je n’attends pas d’argumentation théologique ou historique. Je voudrais simplement apprendre pourquoi nous sommes unis ici, dans cette église, et pourquoi pourtant nous ne portons pas le même nom. Ce dont profitent seulement les athées, pour notre honte et notre perdition.

Révérend Père Doyen, il y a peu d’endroit où j’ai travaillé et où je travaille aussi bien que chez vous. Je vous remercie pour votre confiance, qui s’exprime dans cette promenade d’aujourd’hui, dans cette discussion justement. Je comprends qu’elle n’a pas pour but la « conversion » ni la dialectique. Vous savez que je ne travaille ni pour l’argent, ni pour la louange. Grâce à vous, par mon travail je peux remercier Dieu pour tout ce que j’ai rencontré de beau dans ma vie et pour tout ce dont Dieu m’a protégé et jadis et pendant l’occupation et pendant la libération et même après elle.

Je reste dans l’Eglise orthodoxe car c’est là qu’est le plus beau, car c’est là que je suis né, et aussi car c’est pour l’Eglise orthodoxe que je paye le plus cher dans la vie. Parmi les trésors qui lui restent, je veux sauver le plus petit et je veux y nettoyer la plus petite saleté. Là est la sainteté et c’est pourquoi c’est là que s’exerce incessament la puissance du Mal par le feu et la vanité. Sans cesse, justement, parce que + là où deux ou trois sont réunis en + Mon Nom, je suis parmi eux. (Mt.18,20), c’est-à-dire dans l’Eglise orthodoxe, où nous chantons + que Ton Nom + soit sanctifié, et + délivre-nous du Mal. 

Dans chaque église orthodoxe se trouve une icône du Sauveur et nous nous signons devant elle, car nous croyons que + qui mange Mon Corps et boit Mon Sang a la vie éternelle (Mt 26, 27.- Mc 14, 23.- Lc 22, 20,- Jn 6,54). + Même si je déplaçais les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien (Cor. I,13, 2 et II, 3,1-18) nous prévient St Paul, l’Apôtre des Nations,et il nous avertit de ne pas nous considérer comme infaillibles et assoiffés de domination. + Non sur des tablettes de pierre, mais sur les tablettes des coeurs charnels (Cor.II,3). St Paul justement, avec St Pierre, sont considérés dans l’Eglie orthodoxe comme les premiers parmi les Apôtres. 

Dans chaque église orthodoxe se trouve près de l’entrée du sanctuaire une icône de la Très Pure. « Mère de Dieu et Vierge, plus vénérable que les Chérubins et plus glorieuse que les Séraphins, toi qui sans tache enfantas Dieu le Verbe » : par ces mots nous La glorifions sans cesse dans l’église.

C’est justement de l’Eglise orthodoxe que proviennent Ses icônes, celle de Russie, et la Mère de Dieu de Częstochowa, et celle de l’Aide Perpétuelle qui se trouve à Rome, également miraculeuse et célèbre pour ses miracles. Innombrables sont Ses saintes icônes dans l’Eglise orthodoxe, miraculeuses et célèbres par leurs miracles par-delà le temps et les frontières. Incomparable est aussi la beauté des paroles et des chants par lesquels nous la vénérons et la glorifions dans l’Eglise orthodoxe. Ses icônes montrent et glorifient Sa vie entière. + La Nativité de la Très Pure des Sts Joachim et Anne, + Sa Présentation, quand elle était toute petite, au Temple, +l’Annonciation, + la Visitation à Ste Elisabeth, + la Nativité du Christ, + la Fuite en Egypte, et + debout avec St Jean au pied de la Croix au Golgotha, quand le Crucifié lui dit +Voici Ton fils, et à lui : + Voici ta Mère (Jn 19,26), ainsi que l’icône de + la Dormition de la Très Sainte Mère de Dieu. Sur cette icône est représenté + le Sauveur dans une mandorle de gloire avec les Séraphins, debout près du corps de Sa Mère. Il prend Son âme dans Ses mains. Tout autour, tous les Apôtres. Et Elle en haut de l’icône déjà élevée par les Anges dans la gloire céleste. 

C’est d’après ces icônes que j’ai peint et que j’ai imaginé mes vitraux. J’ai aussi chanté en slavon dans le choeur. Il n’est pas toujours possible d’exprimer, de traduire avec des mots et des phrases modernes la plénitude et la beauté de cette langue si profonde. Une petite part de cette richesse des icônes s’est conservée dans l’Eglise orthodoxe jusqu’à nos jours. De grandes haines ont détruit ces trésors en Grèce et en Italie, en Egypte, en Asie Mineure, en Géorgie, dans les Balkans et en Russie, sans parler des terres polonaises. Notre époque et des publications grand public révèlent sans cesse des trésors nouvellement découverts, de miniatures, d’icônes, de mosaïques, de fresques, d’art ecclésial.

Quand on regarde calmement et froidement les « sommets » actuels de l’architecture sacrée, de la peinture, et même du chant, on comprend clairement pourquoi la puissance du mal a détruit si opiniâtrement là-bas ces profondeurs et ces envolées. Justement les chefs-d’oeuvres de l’Eglise orthodoxe. Notre époque met à nu dans l’Eglise catholique ses lacunes de contenu, de but et de sens dans les labyrinthes de la dialectique des formes. 

Par rapport à ce qui se fait aujourd’hui, toutes les bêtises bourgeoises des naturalistes de la Renaissance sont innocentes et naïves, eux qui qui connaissaient sur le bout des doigts chaque sujet sacré et chaque personnage de saint. Il suffit de regarder n’importe quelle madonne, comme « della sedia Fornarina » ou « reine couronnée ». Et quelqu’un a-t-il eu dans l’Eglise catholique jusqu’à ce jour un quelconque problème avec le thème de la Sainte Trinité ? La Première Personne de la Sainte Trinité est représentée comme un vieillard avec à sa gauche le Sauveur, également assis. Et pourtant tous les chrétiens, sans distinction de confession, lisent : + DIEU, personne ne l’a vu, le Fils Unique, qui est dans le sein du Père + lui l’a vu (Jn I, 13).

Je pense que nous pouvons évoquer les trois voyageurs reçus chez Abraham dans l’Ancien Testament. Regardons donc l’icône de la + SAINTE TRINITE + du moine-peintre André Roublev, icône aujourd’hui célèbre dans le monde entier pour la plénitude de son contenu. Une beauté incomparable, une vision profonde : trois figures d’Anges égales auprès d’un autel : c’est + le PERE qui ordonne, + l’ESPRIT SAINT qui bénit et + le FILS qui prend le calice pour les péchés du monde. 


C’est justement de ce calice que découlent toutes les images du Nouveau Testament. Tous les sommets du christianisme, ses saints et ses martyrs, appuyés sur l’Evangile. Et notre vision du temps, du cosmos, de l’atome, de l’éternité visible dans la couleur des nuages, dans le mouvement de tout, dans le silence des fleurs.

Et le « filioque » a été imposé, comme on l’apprend, au IXème siècle par l’empereur germanique au pape Urbain, et celui-ci ne pouvait pas s’opposer à l’empereur parce qu’il n’arrivait pas à mater les révoltes en Italie, et en acceptant, il a quand même donné l’ordre de graver sur des plaques d’argent le Credo sans « filioque » et de placer ces plaques dans une église, afin « de ne pas blesser à nouveau les Grecs ». Puisque je suis créé avec le libre arbitre, je dois l’utiliser, mais pas n’importe comment cependant et dans les limites qui m’ont été données. Je vois que les empereurs et les papes passent, mais pas les contingences qu’ils ont laissées : elles restent et nous divisent jusqu’aujourd’hui. 

Demeurant dans l’Eglise orthodoxe, je décore les églises catholiques avec le même dévouement. Nous disons ensemble + NOTRE PERE, que Ton nom soit sanctifié. Délivre-nous du Mal, et nous comprenons ensemble la profondeur de + Je suis la Lumière du monde, + Je suis la résurrection. Délivre-nous du Mal, de celui qui maintient toutes les divisions et qui mène même des guerres sous le signe de la croix, qui permet aux Chevaliers teutoniques de se considérer comme un ordre de la Très Sainte Vierge, alors que nous apprenons des lettres de nos hetmans comment ils pourchassaient les orthodoxes pour racheter leurs alliés de l’esclavage. Nous connaissons les conversions contre lesquelles le grand chancelier Leon Sapieha mettait en garde dans une lettre de 1622 d’une manière si belle et si convaincante. Nous connaissons les actions de pacification de 1938 , le nettoyage du paysage polonais, la destruction des églises orthodoxes non loin d’ici, dans la région de Chelm. 

Il m’est difficile de dire ici + pardonne-nous nos offenses, quand je vois à Varsovie, près de la cathédrale, le roi avec sa croix et son glaive, dont on lui écrivait de Rome qu’il l’avait trop peu trempé dans le sang des schismatiques. Rome est debout, l’Eglise orthodoxe est presque enterrée, mais de l’Autre Côté se révélera de quelle multitude de saints inconnue jusqu’ici cette Eglise a fleuri. 

C’est tout ce que j’ai pu répondre, quand nous étions ensemble, à la question de savoir pourquoi je reste dans l’Eglise orthodoxe. Je veux être, comme à la confession, en accord avec la vraie sainteté et la tradition ecclésiales, et ce que je ne comprends pas, je n’ai pas l’audace de le peindre ou de le proposer. Je suis allé à l’Académie pour peindre des portraits, des nuages, des fonds, des chevaux. Et vous voyez, Révérend Père, pendant que nous décidions des figures de saints à cheval en face de la sacrisitie, il est apparu que nous aimions tous deux les chevaux. 

C’est feu le professeur Ludwik Gardowski qui m’a donné le courage de travailler de manière autonome dans les églises. Il m’a appris à réfléchir seul sur l’expression artistique en rapport avec un contenu donné, avec une situation, un matériau et avec l’effet recherché. Par cela, il m’a donné le courage d’entreprendre des actions et d’aborder des sujets variés dans différents domaines de l’art plastique, depuis les signes graphiques, les textes écrits, les schémas, les livres, l’architecture et l’urbanisme, la peinture murale et les vitraux. Après lui, j’ai moi aussi enseigné la même chose à la chaire de Graphisme, commune à différents départements. J’ai enseigné la réflexion abstraite sur les caractères alphabétiques groupés, sur leur interprétation pour un but et un contenu recherchés. J’ai enseigné qu’il ne faut pas seulement connaître le thème avant le projet, mais qu’il faut le comprendre et l’aimer, le faire sien. Chaque thème, même le plus petit, et faire en sorte que le destinataire le considère comme le sien propre.

Et quand, mon diplôme de peinture obtenu, je suis allé voir feu le professeur I. Pieńkowski pour lui dire au revoir et le remercier, j’ai entendu : « Je me réjouis, et il faut que je vous dise, cher collègue, il faut que je vous dise quelque chose qui vous soit utile dans la vie. Je pense que nous sommes d’accord : la peinture et tout l’art ne sont rien de plus que de la logique et de la décision, mais en secret nous savons qu’il faut en fait vraiment aimer quelque chose. Au revoir. »  

Je ne sais pas à quel point j’aime, mais je sais sûrement que le monde divin dit clairement à l’homme qu’il n’y a rien de plus grand ni de plus beau que le bien et la consécration. C’est en cela que nous sommes un, et le fait qu’officiellement nous soyions séparés est l’oeuvre tangible de la vanité et du mal qui vont là où est le plus beau, là où est la sainteté. C’est pourquoi la seule prière qui nous a été dictée par le + Sauveur commence par l’adoration et la louange, + que + Ton + Nom soit sanctifié, et se termine par un appel au secours : délivre-nous du Mal ! 

C’est + LUI qui est notre seul roc et Il est là où deux ou trois sont réunis en + Son Nom. Réunis, et ils ne veulent rien avoir de plus, seulement être dignes de Lui. Il nous a ordonné de le rencontrer (Jn.6, 57) sous les deux espèces. Il est clair aussi qu’une préparation digne à l’Eucharistie est la première et la seule condition par-dessus tout, car autrement, mieux vaut pas du tout. 

+IL a aussi prédit les persécutions. Elles rapprochent et sanctifient (Jn.15, 18) même ceux qui doutent, qui tombent. Nous vivons tous grâce aux innombrables martyrs de cette terre et de ce millénaire, martyrs de l’Eglise orthodoxe et d’autres « dissidents », et le pire, c’est qu’ils ont aussi été martyrisés au nom de la croix changée en glaive, et en glaive « infaillible ». 

Voyez les innombrables autels, églises orthodoxes, icônes, calices, croix profanés avec une force et une rage démoniaques. Et à part cela, qu’est-ce qui m’a personnellement encouragé et m’oblige à rester dans l’Eglise orthodoxe ? En 1925, en classe de 6ème au lycée de Miechów : le professeur principal, qui enseigne le latin, me dit lors de la remise des diplômes : quand donc arrêteras-tu, dans une école polonaise, en Pologne, de faire inscrire sur tes bulletins cette appartenance confessionnelle, quand te feras-tu rebaptiser ? J’étais déjà un grand garçon après la guerre, donc j’ai répondu, peut-être naïvement : — J’avais « très bien » en catéchisme catholique et notre père préfet Bronisław Swirszczewski, de l’Académie Spirituelle catholique de Saint-Petersbourg, m’avait permis de venir à son catéchisme et nous a appris qu’il y a un seul baptême et que celui qui a rebaptisé Jagellon, qui l’était déjà, a commis un péché mortel. — Assieds-toi, tu n’es pas Jagellon, ai-je entendu en réponse. 

1904 — avant ma naissance, feu ma Mère dit à feu mon Père : — Je te dois notre mariage dans l’église orthodoxe, s’il nous naît un fils il s’appellera Adam comme Mickiewicz et nous le ferons baptiser dans l’église catholique. Je suis né le premier, ils sont allés voir le prêtre catholique. Ils se sont mis d’accord qu’il viendrait à la maison. — Et encore une chose, dit le prêtre, madame la juge doit signer une attestation. — Ania, lis ce que tu vas signer. – D’accord, tout ce qu’il faut au prêtre. – Mais prends toi-même et lis pour moi. 

Excusez-nous, monsieur l’abbé, nous ferons baptiser notre enfant dans l’église orthodoxe, là-bas on n’exige pas de moi des engagements pareils et en plus pour la vie entière. Et c’est ainsi qu’ils m’ont baptisé dans l’église orthodoxe. Mais je n’ai jamais su à la maison de quoi il s’agissait. Maintenant je le sais : il voulait l’engagement de ma mère de ne jamais m’emmener dans une église orthodoxe. 

1923 – j’apprends par hasard l’existence de parents de mon Père en Pologne. Il y eut beaucoup de complications avant que nous recevions par le consulat de Pologne à Charkov notre demande de rapatriement. Nous sommes arrivés avec difficulté, et au lieu de bras grands ouverts nous nous sommes retrouvés en « quarantaine » frontalière à Dorohusk. C’est la seule fois où j’ai vu des larmes dans les yeux de mon Père, quand il a aperçu sortant des douches une petite fille terrifiée, nue et complètement rasée, ma soeur. Elle avait des jolies tresses, longues et claires. On nous a conduit à Varsovie, sous la baïonnette d’un policier, à la prison de Powązki. Nous y avons passé la nuit, Maman avec ma soeur dans la cellule des femmes, moi et mon frère dans celle des hommes, où l’on nous demandait : pour quoi ? Seul mon Père, parce qu’il était juge, passa la nuit dans le couloir avec les affaires. Le lendemain Oncle Antoni, qui était enseignant à l’Université Polytechnique de Varsovie, est venu deux fois signer qu’il avait bien envoyé la demande et qu’il prenait en charge notre entretien et notre logement. Et voilà que sur les cartes d’enregistrement j’ai aperçu, par hasard (c’était secret), qu’on nous avait enregistrés comme de confession « catholique orientale ». 

Et maintenant une page terrible. En 1927, mon Père, mourant, fut très longuement confessé à la maison. Nous étions tous dans la pièce à côté. J’en déduisis qu’il avait été excommunié durant toute sa vie pour son mariage à l’église orthodoxe et pour l’appartenance confessionnelle de sa femme et de ses enfants. En 1941 encore le curé de Miechów, l’archiprêtre J.W., décrocha le téléphone en disant : « je téléphone à la police allemande et je ne permettrai pas de profaner un cimetière catholique ! ». Nous avions amené de Cracovie le corps de notre défunte Mère, pour l’enterrer auprès de feu notre Père dans le tombeau qu’il avait acheté. C’était l’occupation hitlérienne, le jour finissait, il bruinait. Nous l’avons enterrée là où l’archiprêtre a permis au fossoyeur de creuser la tombe. 

Encore une note que j’ai payée avec joie pour mon schisme. Peu après mon baccalauréat, un jour clair et ensoleillé, j’ai rencontré mon professeur de polonais, la gentille et vieille Mme M. Sokołowska. Je l’ai saluée, elle s’est arrêtée sur le trottoir. — Je ne me sens pas bien dès que je rencontre ou que je mentionne Dobrzański. — Que s’est-il passé ? En quoi vous ai-je offensée ? — Mais non, en rien. Mais j’avais calculé qu’il serait mieux que Dobrzański ait 3 « bien » au baccalauréat plutôt qu’un « très bien » et deux « assez bien » ; et c’est pour cela que j’ai mis un « bien » à Dobrzański. — Mais, Madame, je n’ai pas mérité mieux et je considère cette note comme la meilleure, mais je ne comprends pas ces mathématiques : que sont ces trois « bien », ou ces deux « assez bien » dont vous parlez ? — Ah, parce qu’au conseil de classe M. W.W a dit que si moi, dans un lycée polonais, je mettais un « très bien » en polonais à un schismatique, alors il abaisserait ses « bien » en histoire et en psychologie et mettrait « assez bien ». Et comment ne pas mentionner ici M. Świętosławski, qui devint Ministre des Confessions religieuses et de l’Enseignement Public juste après avoir miné, avec les élèves du lycée dont il était le directeur, le jour d’une grande fête l’église orthodoxe des Sts Cyrille et Méthode à Chełm. 

Il n’y a pas longtemps, j’ai appris que « le doyen Ziemiański de Rozwadow était d’origine juive » : par cela, il m’est plus proche. Quand je le peux, je montre le génie du poète polonais Julian Tuwim, un Juif. La sainteté des enfants avec des Korczak et des Edyta Stein, je l’ai déjà souvent montrée dans mes vitraux, j’ai appris à connaître la profondeur incomparable des chants de la synagogue, j’admire la précision inimitable des manuscrits juifs sur parchemin. Et je revois mon collègue et ami Seidler, un Juif de Łódź, près de l’Académie sur la promenade des Planty, au printemps 1939, qui à ma question : pourquoi es-tu si pensif, quelque chose ne va pas à la maison ? répondit : non, mais dans peu de temps tu verras, quand il n’y aura plus d’hirondelles, nous non plus, nous ne serons plus là. Et en 1945 j’étais à la campagne et il manquait quelque chose — les hirondelles, et je me suis souvenu de cette discussion. 

Voilà tout ce qui concerne cette promenade au bord du San et la question de feu le curé de Rozwadów. Je sais que j’ai une part dans chaque construction, mais aussi que je réponds de chaque destruction. D’autant plus que je vois de plus en plus clairement que j’ai été et que je suis destiné, tant que je marche sur cette terre, au combat et au travail pour — appelons cela laïquement — la beauté. 

Je remercie le père Ziemiański pour sa question, et j’écris cela, car je suis tenu de répondre au prochain comme au lointain : +Wsiak dar sowierszem swysze – i wsiakoje da chwalit Gospoda. + tout don procède d’en haut – et que tout ce qui respire loue le Seigneur.


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