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ADAM STALONY-DOBRZANSKI




SOUVENIRS D’ENFANCE EN BIELORUSSIE ET EN UKRAINE D’ALEUTYNA STALONY-DOBRZAŃSKA, PETITE SOEUR DE L’ARTISTE

Je suis née ne 1906, loin d’ici : en Biélorussie, à Tcherikov. C’est un petit chef-lieu de district qui s’étire le long de la rive escarpée de la Soj, large rivière au cours lent qui se jette dans le Dniepr. Cela sent bon les vergers et la rivière, les prairies et les bois de pins qui bruissent merveilleusement été comme hiver. Mes parents étaient les seuls, les meilleurs, les plus beaux. Félix et Anna sont avec moi, inaccessibles dans toute leur proximité, les années passées depuis leur mort ne sont qu’une formalité. Que mes frères Adam et Senio aient les cheveux gris, cela n’a aucune importantce non plus.

 

 

Je vois encore la grande maison en bois, de plain-pied, les grandes portes, les fenêtres, le perron avec ses colonnes de bois, les hautes marches d’escalier. Je vois la cour, l’écurie, la grange, la porcherie et la niche du chien. Passant par la fenêtre avec une échelle, je cours vers le verger. Le pommier d’Adam a des pommes couleur crème. Celui de Senia, rouges avec des rayures. Les miennes sont roses. Il y avait aussi notre petit potager, que nous cultivions nous-mêmes ; avec ses fleurs nous faisions du parfum. Plus loin un grand verger, des pruniers, des cerisiers, des vinettiers, des framboisiers, des groseillers. Derrière la barrière, une pente raide avec une herbe tendre, épaisse, parfumée, dans laquelle nous roulions vers le sentier jusqu’au pont et à la route. Derrière la route, de vieux saules et la rivière, immense.Les chevaux et les vaches boivent sans hâte, dans l’eau jusqu’aux genoux. Il y a plein de canards et d’oies. Et des pêcheurs avec leurs lignes. Près de la rive, notre barque attachée par une chaîne. L’été, Papa nous emmenait avec Maman et notre tante en amont de la rivière, après la ville. Au retour, la barque redescendait seule le courant, tout doucement. Parfois un gros poisson faisait un bond et les cercles s’étendaient au loin sur la rivière.

 

1914 : la guerre ! Des charrettes innombrables, sans fin, qui fuient les Allemands depuis la lointaine Pologne. Notre maman et tous ceux qui le peuvent dans la ville les aident. 1917, la Révolution. Personne ne sait rien, c’est de plus en plus terrible. Il paraît qu’en Ukraine il n’y a pas de famine. Là-bas, à Pryluki, il y a notre grand-mère et notre autre tante, elles ont leur propre maison. On trouve quelqu’un de courageux pour nous emmener, pour un chariot et une paire de chevaux, au chemin de fer qui se trouve à plus de 100 verstes. C’est ainsi que mon enfance fut interrompue, mais même ce dangereux trajet ne fut pour nous, les enfants, qu’une nouveauté.

 

La frontière, la fouille, les Allemands; je m’agrippe à Maman. Personne ne sait quand arrive le train pour le sud. Ne passent sans fin que des wagons pour l’Allemagne, remplis de terre noire d’Ukraine. Nous arrivons finalement à Pryluki, dans la région de Poltawa. Une autre ville, une autre rivière, plus petite, une autre maison. Un immense verger, devant la maison un énorme noisetier avec une table dessous et une « cuisine d’été » dans le jardin. Il était facile de grimper dans les arbres. A notre grande admiration, sur un seul pommier il y avait plusieurs sortes de pommes, sur un seul poirier plusieurs sortes de poires. C’était le savoir de notre grand-père, le père de Maman, Kornelij Kowalenko. L’occupation allemande s’est terminée. Sans cesse des carabines...puis un nouveau pouvoir. Peu savent lequel. Le pire est quand il n’y en a aucun… dans ce cas, il faut passer la nuit barricadés dans la cave.

 

Tout à coup, nous sommes devenus adultes. Je mendiais avec mon petit frère du fourrage pour les vaches, dont nous nous nourrissions. Nous ramassions dans les rues des restes de foin et de paille pour l’hiver. Mon frère aîné, Adam, qui avait alors 14 ans, coupait du bois, ramassait de la tourbe, chargeait même déjà des wagons. C’est à cette époque qu’il a abîmé son coeur. Cependant tout n’était pas uniquement sérieux. Il y avait un veau, nous lui avons appris à sauter par-dessus la barrière, l’hiver à nous tirer sur la luge, quand le travail était fini, à la lueur de la lune. Quand les jours chauds revenaient, nous allions gagner notre vie en désherbant les champs. On nous payait en pain, en lard, en sel. Le sel était le plus précieux. En automne, quand les jours raccourcissaient, mon grand frère Adam avait ses « études ». Là-bas, quelques jeunes gens, dans l’appartement d’une amie peintre, dessinaient et peignaient « pour eux-mêmes » des natures mortes et des portraits. A la lumière d’une lampe à huile.

 

Ma pauvre maman était alitée en ce temps-là avec de terribles escarres sur les reins, dûs à la malnutrition. J’ai trouvé un herboriste. Ne t’inquiète pas, me dit-il, quand ce que je te donne viendra à manquer, ramasse des soucis, fais tremper les pétales dans de l’alcool à 90°, fais des compresses, quand les ulcères commencent à mûrir, presse-les et pose de nouvelles compresses. Quand Maman était alitée, j’étais la maîtresse de maison, j’avais déjà seize ans, je savais traire une vache et faire du pain. J’allais à l’école le soir, il n’y avait pas de livres, c’est Papa qui les remplaçait pour moi.

 

Pryłuki, de vastes vergers sans fin et des rues. Je n’ai vu nulle part des rues plus larges. De grandes places, deux grandes églises orthodoxes. Encore deux autres, plus petites, loin aux limites de la ville. Sur la grande cathédrale blanche, une énorme coupole. Trois entrées, d’immenses colonnes. Très haut à l’intérieur, au-dessus des corniches, de grandes images anciennes, des icônes, presque effacées déjà. Et ce sont justement ces peintures qui se sont éclaircies. Un jour de marché, clair et ensoleillé, aux yeux de toute la ville. Elles sont devenues claires et colorées. La veille du jour fixé pour la transformation de la cathédrale en cinéma. La milice, les autorités, les échelles de pompiers, les « spécialistes »... et il s’avéra que même les fissures des anciennes peintures n’avaient pas été touchées, il y avait encore dans les coins les toiles avec les araignées. Je me souviens de tout cela, et aussi que ce jour-là j’ai échangé la veste de Maman contre du sel.


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