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ADAM STALONY-DOBRZANSKI




ADAM STALONY-DOBRZANSKI. BIOGRAPHIE

On pourrait rédiger deux biographies de l’artiste, deux historiques de sa vie, tous deux véridiques mais malgré tout complètement différents. Le premier se déroule dans le monde réel, le deuxième est l’histoire de l’imagination créative du Maître. Et c’est cette deuxième histoire qui s’avère en fin de compte la seule véritable et la seule importante pour nous, spectateurs de son oeuvre. La première au contraire, malgré les apparences, est en fait de second plan. De second plan car son caractère dramatique a fait qu’Adam Stalony-Dobrzański s’est finalement installé exclusivement dans le monde de sa vision artistique, à l’image des anciens anachorètes qui menaient une vie solitaire dans le désert, seuls face à leur propre imagination et à leur Dieu.

Tout commence pourtant en beauté en 1904, à Mena à l’est de Kiev. Une mère aimante, un père plein d’attentions, l’enfance choyée du fils aîné d’un juge respecté, dans la région de Tchernichov, au coeur même de l’Empire russe. Ils sont riches non seulement matériellement, mais surtout spirituellement et intellectuellement. Le père, fils de la fière chevalerie polonaise vivant dans le souvenir de ses victoires sur les champs de bataille de Grunwald, grand patriote polonais revenu vers sa région natale après des années d’exil en Sibérie. Et à ses côtés, une mère aimante et dévouée, Ukrainienne, héritière de l'ancienne culture des Vieux Croyants qui garde encore le souvenir de la spiritualité de la première Russie de Kiev, de la richesse et du mysticisme de l’icône byzantine.

La Grande Guerre, puis la révolution bolchevique, réduisent en cendres le paysage alentour jusqu’alors clair et ensoleillé. Seules subsistent les champs de betteraves fourragères et l’espoir en la Pologne, qui renaît après un siècle d’occupation et que la famille Stalony-Dobrzański finit par rejoindre, en vertu d’un accord de rapatriement polono-soviétique, en 1923. Mais là non plus l’harmonie et le calme d’antan n’ont plus leur place. C’est l’époque de l’émergence des nationalismes, du rassemblement sous les bannières nationales et religieuses, qui amèneront bientôt l’Europe au bord d’une nouvelle apocalypse sur les champs de bataille de la Deuxième Guerre Mondiale. Adam Stalony-Dobrzański continue cependant d’appartenir à ce monde indivisible qui parvenait à unir l’héritage de nombreuses cultures, peuples et religions. Il est l’héritier de la civilisation européenne occidentale et orientale, de la culture latine et byzantine, des traditions populaires polonaises et ukrainiennes. Mauvais présage pour l’avenir, attirant dès le lycée l'hostilité des professeurs de plus en plus influencés par les idées nationalistes. Mais il va encore profiter d’un peu de vacances. C’est l’époque de ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie (1928-1932), où il rencontre d’excellents maîtres et enseignants. Cette Académie, la plus célèbre de Pologne, garde le souvenir de ses géniaux fondateurs, créateurs du miracle artistique de la Jeune Pologne. C’est là que l’artiste reçoit du professeur Ignacy Pieńkowski son Credo créateur : Il serait bon, cher collègue, il serait bon et même il faut que je vous dise quelque chose d’utile pour votre vie. Bien sûr, vous avez appris dans notre Académie, après tant d’années d’études, que la peinture et tout l’art ne sont rien d’autre que de la logique et de la décision. En secret nous savons qu’en fait, il faut vraiment aimer quelque chose. Au revoir. Le vieux professeur n’ajoute cependant pas que c’est pour ce secret que l’on paye le plus cher dans la vie. Pour l’amour de ce qui a déjà été condamné. Pour l’honneur, la foi, l’espérance et la beauté. Car c’est alors que commençe le « temps de l’Apocalypse » où tous les archétypes traditionnels de l’humanité doivent rapidement disparaître.

C’est alors que l’artiste part pour son monde parallèle, dans lequel il s’installe complètement. C’est un travail ininterrompu sur les échafaudages et dans les ateliers de vitraux, où année après année il crée des peintures murales polychromes, des mosaïques et des vitraux toujours nouveaux. Là aussi il a beaucoup de chance, car même sa propre patrie ne le protège pas contre l’agressivité et la méchanceté de la réalité. Pour chacune des parties du conflit total d’alors, il est en effet un étranger. Il se retrouve devant le peloton d’exécution, dénoncé « à tout hasard » par ses plus proches voisins comme allié potentiel du nouvel occupant soviétique. Peu de temps après, il est l’hôte des salles de tortures du NKWD, où malgré la promesse d’un accident de voiture «inattendu», il refuse de devenir un indicateur secret communiste.

C’est finalement son statut de Maître qui le sauve. Il est un trop grand artiste pour qu’on n’apprécie pas son art et qu’on ne lui tende pas une main secourable. Parmi elles, les deux plus puissantes se trouvent être celle de l’archevêque Karol Wojtyla, métropolite de Cracovie, futur pape Jean-Paul II, et celle de l’archevêque Basile, métropolite de Varsovie, chef de l’Eglise Orthodoxe autocéphale de Pologne. Ce sont eux qui protègent le Maître par leur mécénat, lui confiant du travail même en-dehors de leurs diocèses.

Mais le « Temps de l’Apocalypse » dans lequel l’artiste doit vivre, bien qu’il ne puisse plus le détruire physiquement, n’oublie cependant pas ses prérogatives. Il appose sur l’oeuvre du Maître le sceau du silence, une interdiction de la Censure qui survécut de plusieurs décennies à ses auteurs communistes. C’est aujourd’hui seulement, près de 30 années après sa mort en 1985, que son art redevient accessible aux mortels. Il réapparaît dans toute sa gloire et sa richesse, aussi glorieux que les grandes oeuvres des maîtres anonymes du Moyen-Age européen. Car le départ pour le désert, aujourd’hui comme jadis, est la seule voie digne des Grands Maîtres de l’Art. Dans cette solitude, dans le silence du coeur, ils peuvent enfin commencer leur dialogue créateur avec le Tout, avec leur Dieu. Et ces oeuvres acquièrent invisiblement une dimension inconnue du quotidien, universelle, immortelle, éternelle. Les travaux de l’artiste s’avèrent matures très tôt, dès les années de lycée, à partir de 1924. C’est alors qu’est créé un cycle d’excellents portraits qui annoncent la naissance d’un grand peintre. Esquisses, dessins et tableaux révèlent le fond du psychisme et du caractère des modèles. A côté des portraits, les nombreuses esquisses et études de chevaux réalisées à la même époque suscitent l’admiration. Les postures, toujours dramatiques, soulignent la beauté menaçante de ces animaux encore à demi sauvages. L’artiste enrichira ensuite de découvertes formelles toujours nouvelles ce caractère dramatique et cette capacité à révéler les états les plus profonds du psychisme humain.

Sa grande aventure avec la mystique, avec l’art sacré, commence tout à fait par hasard, comme souvent dans ce genre de situations. En 1932, alors qu’il est encore étudiant, un camarade d’université nommé Jan Cichon lui demande de l’aider dans les travaux de restauration des peintures murales à l’église médiévale en bois de Harklowa, dans la région de Podhale (au sud de la Pologne). Ce seul chantier suffit à faire renaître en l’artiste son appartenance à la conscience orientale et byzantine de l’art. Celui-ci est compris comme un service d’honneur de l’iconographe qui porte l’image de la terre et la splendeur du Ciel.

Les premières peintures murales polychromes qu’il réalise seul trahissent la grande fascination de l’artiste pour la culture populaire. A l’exemple des traditions cracoviennes de la Jeune Pologne qui lui sont proches, il élève ses antiques canons au Parnasse de l’art, à l’égal de maîtres comme Stanisław Wyspiański et Józef Mehoffer. Les peintures murales polychromes de Radom (1941), de Bobin (1943) ou de Michalów (1954) peuvent sans hésitation être comptées au nombre des plus grands chefs-d’oeuvres de toute l’histoire de la peinture murale.

Au moment où l’artiste, à l’apogée de son génie lyrique, semble se perdre dans la décoration et le merveilleux des ornements populaires, il relève de façon inattendue le gant que lui jette en plein visage la réalité qui l’entoure de toutes parts. Il le relève dans un nouveau matériau créateur : le vitrail. Les oeuvres de l’artiste cessent d’être un merveilleux jardin paradisiaque n’attendant que le souffle des ailes des Anges pour devenir un lieu de combat entre le Bien et le Mal. Ce combat dans l’espace artistique se développe sans cesse, parallèlement aux guerres terrestres.

Et ce combat nécessite les armes les plus modernes. L’artiste recourt donc à celles de l’abstraction, de l’avant-garde et du cubisme. Il manie avec un art inconcevable les formes géométriques les plus simples, dont il construit les portraits des géants spirituels que sont les prophètes, les apôtres et les saints. Ce ne sont déjà plus des portraits de personnes que nous connaissons par les relations terrestres, ce sont les portraits mystiques des héros capables de faire front à l’Apocalypse générale. Il remplit de ces portraits les fenêtres des églises catholiques de Trzebownisko (1949-56), Zawiercie (1955-64), Nysa (1957-60), Wrzeszczów (1958), Rozwadów (1953-61), Annopol (1961), Radom (1965), Bytom Odrzański (1967) et Tenczynek (1968-70), il les allume dans les fenêtres des églises orthodoxes de Gródek Białostocki (1953-58), Varsovie-Wola (1959) et Wrocław (1964). La force du dessin conquiert par la puissance immense de ses couleurs saturées.

Son art émerveille et effraie à la fois. Il effraie les hommes de pouvoir, qui en 1962 ferment le jour même de son inauguration une exposition récapitulative des oeuvres de l’artiste et apposent sur Adam Stalony-Dobrzański le sceau d’une censure qui doit effacer à jamais son nom de l’histoire de la culture polonaise. Interdiction d’exposition et de présence dans les médias, même religieux. Et bien entendu ils font disparaître des écrans un film tourné en 1958 qui revient justement, auréolé de gloire, du Festival du court-métrage de Venise, dont il a reçu le premier prix. Ce film de Jan Łomnicki montre la naissance, sous la main de l’artiste, de vitraux exceptionnels, les premiers vitraux au monde destinés à une église orthodoxe, qui allient la luminosité du vitrail gothique à la mystique de l’icône byzantine.

Mais ce ne sont pas ces répressions qui sont les plus douloureuses pour l’artiste. J’ai peur de l’avenir, confie-t-il une fois à ses proches. L’art, les artistes qui le créent ont toujours possédé le don de l’intuition, le pressentiment des jours à venir. Et aujourd’hui l’art est devenu l’antichambre de l’enfer et l’envoyé de la mort. Est-ce que cela signifie qu’ils savent déjà ce que nous apportera un avenir sans tradition, sans espérance et sans foi?

Aujourd’hui, quand on contemple l’oeuvre phénoménale d’Adam Stalony-Dobrzański dans les vitraux, les peintures murales polychromes et les mosaïques de 52 églises catholiques, orthodoxes et même évangéliques, on peut tout au plus se rappeler l’antique proverbe romain : «ARS LONGA, VITA BREVIS». Il faut aussi admirer l’intuition du Maître, qui concerne non le jour prochain, mais les temps derniers, la rencontre promise entre le Ciel et la Terre.

Jan Stalony-Dobrzanski


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